Petite interview de Selene Tonon, membre du jury du concours “Il était une fois un petit jeu de rôle”. Cette interview est menée par Tiramisù le 22 Avril 2020.

Est ce que pour commencer tu pourrais te présenter en quelques mots ?

Alors, en quelques mots seulement ? 😄 Disons que je suis ingénieure, autrice et traductrice, responsable associative, militante pour les droits humains, professeure de programmation dans une école de game-design, et que je travaille dans une maison d’édition de jeu vidéo indépendant, entreprise de l’économie sociale et solidaire. Ah et puis comme l’indique le visuel que tu as mis ci-dessus, je suis aussi escrimeuse (olympique mais aussi artistique). 🙂

Quel est ton parcours ludique ? Quels jeux t’ont profondément marqués ?

J’ai commencé quand j’étais petite (oui, vraiment), avec les livres dont vous êtes le héros/l’héroïne et avec les jeux vidéo, sur NES puis sur SNES/GB(A), puis de façon secondaire les jeux PC. Ensuite j’ai eu toute une période où je me suis consacrée à l’émulation de ces consoles et où je fus particulièrement férue de RPG (les Final Fantasy, Seiken Densetsu, et autres Chrono Trigger…).

J’ai dans le même temps découvert le jeu de rôles (dès l’adolescence, disons) avec Warhammer. C’est lors de mon arrivée à Rennes pour mes études que j’ai pu m’investir à fond dans cette dernière culture ludique. C’était pour moi à la fois un support d’expérimentation d’identité mais aussi de créativité. C’est à l’époque que j’ai écrit le premier prototype du Lycée des Ancolies (dont je reparlerai plus tard sans doute), mais aussi tout plein d’autres petits jeux qui ne sont pas dans un état assez avancé pour être publiable actuellement. Je jouais alors à Ambre, Prophecy, L5R, ou encore Trinités, entre autres…

J’ai aussi eu un passé riche en jeu de rôles à distance mais j’en parlerai peut-être plus tard pour ne pas alourdir. Ces dix dernières années, j’ai été très profondément marquée par toute la vague de jeux indé qui sont sortis sur PC puis sur Nintendo Switch, ainsi que par les diverses expérimentations de format en jeu de rôle et théories sur le sujet, qui m’ont permise de mettre des mots sur des pratiques que je concevais comme très différentes, mais sans pouvoir expliquer à l’époque pourquoi.

Peut être pourrais tu évoquer quelques-uns de ces jeux vidéo indé et nous dire en quoi ils t’ont intéressée ?

Ouh, la liste pourrait être très très longue. Je pense qu’on peut évoquer Braid qui a été l’une des annonces de cette vague à l’époque. la narration comme les mécaniques de jeu semblaient vraiment novatrices à l’époque. On s’est rendu-e-s compte qu’on pouvait tout faire. Mais l’un de ceux qui m’ont le plus marquée, en fait, c’est Dys4ia, de Anna Anthropy. Cette gamedesigneuse trans m’a bouleversée. Le jeu est très court et consiste en plusieurs très courtes scènes, extraits choisis, morceaux d’expérience de vie, de transition hormonale et sociale, qu’elle nous délivre par tranches fines et très percutantes. Pour moi c’est un des meilleurs exemples d’expression artistique par le jeu vidéo : on transmet à autrui par l’expérience de jeu un morceau de vie, de vécu, un ressenti, une sensation. ça se rapproche de l’indicible et touche à l’intime. Cela fait partie des très nombreuses expériences et exemples, qui me font croire profondément en un potentiel démocratique de la création (vidéo)ludique : c’est un “nouveau” support d’expression qui peut convenir à de nouvelles personnes qui n’avaient autrefois pas forcément les moyens de communiquer leurs expériences de façon aussi claire.

Merci beaucoup pour ce partage !

Tu as une culture du game design qui va bien au delà des jeux de rôle. Quels sont les sujets qui te passionnent ou sur lesquelles tu travailles ?

C’est dans la continuité de ce que je disais juste avant, donc ça tombe bien. 🙂 Pour moi il y a vraiment un fort intérêt à ce que l’on puisse se saisir de cet outil qu’est la programmation pour créer et casser cette barrière de légitimité qui font que ce sont toujours les mêmes qui s’expriment. Si toutes les histoires et tous les héros (et je mets pas d’inclusif à dessein…) ont tendance à se ressembler ce n’est pas pour rien : c’est parce que les milieux créatifs et décideurs sont assez homogènes et visent une cible qui l’est tout autant dans leur tête.

C’est là la mission d’Abiding Bridge, une entreprise de l’économie sociale et solidaire donc, qui vise à permettre aux personnes qui seraient marginalisées par l’industrie du jeu vidéo (avec une vision très large de cette notion de marginalisation) à accéder à la production et donc à vendre leur jeu. On organise pour ça des formations sur des sujets connexes : droits d’auteur, marketing, gestion du temps, gestion de projet, pour n’en citer que des exemples. On accompagne aussi les créateur-ice-s indé sur des dossiers, et en leur permettant aussi de ne pas forcément créer de société en se servant de la nôtre pour ensuite se répartir les gains éventuels sous formes de droits d’auteur. C’est aussi pour cela que je crois en mon métier d’enseignante de programmation : pour moi il faut lever les barrières symboliques devant un milieu pourtant si violent et semblant si inaccessible de l’extérieur.

Avec Abiding Bridge on a déjà deux jeux qui sont actuellement dans les tuyaux (et qu’on peut même wishlister sur steam), dont on accompagne l’équipe de développement. 🙂 Il s’agit de Horribunnies et de Time Rift: Escape from speedjail.

Tu as créé le jeu de rôle Le Lycée des Ancolies – un jeu dont il faut parler avec précaution pour ne pas le divulgâcher. Peux tu nous parler de comment tu l’as créé ?

Alors. à l’époque j’étais tombée par hasard sur le jeu Lycéennes RPG. Une curiosité pour moi de tomber sur un jeu où on ne pouvait jouer que des lycéennes et pas des lycéens. Surtout avec le bouillonnement, la difficulté à exprimer mon identité à l’époque, à m’imaginer que je pouvais me vivre telle que je suis. Probablement que ça a fait partie des soupapes ou bien des opportunités inespérées. Mais non pas pour y jouer, non, mais pour exprimer ma créativité tel que je le disais plus haut. à faire jouer à mes potes des lycéennes et à dédramatiser la question tout en y mettant de mon propre ressenti en la matière – c’est aussi pour ça que le jeu, sans rien divulgâcher, évoque la question du harcèlement scolaire : elle fait intrinsèquement partie de ma vie et de mon expérience.

Le jeu en lui même a été écrit, dans ses premiers prototypes, en moins de deux jours tout au plus. C’était assez intensif mais je le destinais à une convention, le festival de l’oeil glauque de l’insa de Rennes (et vous savez ce que ça peut être de le finir l’aprem avant le tout premier playtest). à la base j’avais laissée une création de perso libre et je me servais du système de jeu de Lycéennes RPG. Puis j’ai compris que ce qui comptait dans le jeu, ce qui rendait ce scénario si unique dans son expérience, c’était à la fois le setting et les intrigues entre les personnages, y compris non-joueurs, donc j’ai très rapidement viré le système pour une résolution très narrative et une expérience davantage “murder-party”, mais autour d’une table.

le jeu a ensuite dormi pendant des années sur mon disque dur. Je ne le jugeais pas publiable. il a fallu que Melville me donne un coup de pied au derrière pour me convaincre que je devais le mettre au propre. Je devais être fière de mon jeu. C’est comme ça que je l’ai publié. Et j’en suis effectivement fière, désormais. 🙂

(j’ai oublié de le préciser au passage, mais ça ne m’a pas empêchée de le faire vivre et jouer dans de multiples conventions sur rennes au fil des années – cela compte aussi dans l’écriture, les playtests et patches 🙂 )

Est ce que tu as envie de créer de nouveaux jeux de rôle ?

Oui. Très. D’ailleurs j’ai pas mal de documents qui s’enrichissent régulièrement de nouveaux concepts, voire de nouvelles idées pour enrichir les concepts. Parfois, ce sont des projets qui s’appuient sur plusieurs supports ludiques. Mais il me faudra davantage de temps pour pouvoir vraiment m’y consacrer, donc sans doute pendant des vacances. Nous verrons. 🙂

Vivement ces vacances alors !

Tu as écris deux articles dans le livre Jouer des parties de jeu de rôle, intitulés Dépasser ces clichés et Ne pas être cette joueuse-là. Est ce qu’à ces sujets tu observes des évolutions dans la communauté rôliste ?

Très clairement. Pour le premier, c’est une réflexion qui était déjà en cours à l’époque où j’ai rédigé l’article, et je n’ai pas tout réinventé, j’ai au contraire fait un sérieux travail de synthèse, y compris avec des champs de réflexion qui dépassent effectivement le jeu de rôle (on le voit d’ailleurs à la bibliographie de l’article). Il était quand même très important pour moi de remettre en perspective le fait qu’on était là avant tout pour jouer et que ça passait par l’expérimentation et que là-dessus on pouvait toujours dépasser les tabous ; bien entendu avec responsabilité et respect. C’est d’ailleurs ces concepts qui sont repris dans le second article qui donne plutôt des conseils de savoir-être, en toute humilité. Toute humilité parce que je me suis sans doute rendue coupable de bons nombre de mauvais comportements que je tâche de prévenir. En réalité dans son parcours rôliste je mets au défi qui que ce soit de prétendre ne jamais avoir commis l’équivalent d’un hors jeu (voire d’une faute grave). On gagne en maturité dans une pratique et ça nécessité compréhension et introspection. là dessus les outils liés à la sécurité émotionnelle sont sans aucun doute possible un véritable progrès. Et s’ils reçoivent autant de haine sur les réseaux sociaux c’est sans aucun doute possible qu’ils permettent d’inclure des personnes que les boyz club ne veulent pas voir “s’accaparer leur loisir” parce qu’ils “étaient là avant” (ce qui reste à prouver et puis même si c’était le cas, ça fait pas 20 ans que vous pleurez qu’il n’y a pas assez de gens qui joue ?!?! faudrait savoir un peu !) Pour moi celle qui parle le mieux de respect c’est Avery Alder, que je n’avais pas encore lue quand j’ai écrit les articles, et que j’ai eu la chance de traduire dans Monsterhearts 2 pour les éditions Lapin marteau (à paraître… un jour 🙂 je vous confesse ma hâte à ce propos )

Tu as organisé à trois reprises une convention de jeux à Rennes, la Queervention. Qu’as tu appris en les organisant ?

Alors déjà faut comprendre que c’était pas tout à fait mon coup d’essai en réalité. J’ai été responsable de l’asso de jdr de l’insa de rennes pendant 3 ou 4 ans et on organisait donc le festival dont je parlais plus tôt. Donc l’organisation de convention, je connaissais déjà. C’est pour ça d’ailleurs que j’ai pu avoir l’idée de l’événement et que j’ai pu me sentir la possibilité de le fonder. J’étais présidente du centre LGBTI+ de Rennes à ce moment là et on avait un-e membre du conseil d’administration de l’asso qui nous dit avoir un-e connaissance qui a assisté à une conf d’Avery Alder et qui pourrait faire une restitution. Je me dis, quand même, organiser une restitution de conférence, c’est sympa mais c’est pas ouf non plus. Et j’envoie un message à la liste du CA en disant, c’est vraiment dommage, on a pas les locaux pour organiser une convention. Et je prends ma douche. Et là, comme bien souvent, eurêka. 🙂 Et je reviens devant mon PC et j’envoie un mail disant : si, ça va le faire. On va demander les salles de classe au dessus du local (on était dans une ancienne école primaire à l’époque, au RDC), et on va installer des barnums dans la cour, et on va organiser ça en été. C’était vraiment le bonheur quand moins de six mois plus tard je constatais 15 parties de jdr en simultané dans l’événement le samedi aprem, dont une bonne partie en plein air dans une cour d’école, au soleil (oui… même en bretagne 😉 )

Je le savais déjà par intuition mais je me suis rendue compte non seulement du nombre de personnes LGBTI+ – et de femmes – qui avaient déserté le milieu du jdr à cause du machisme et de l’homophobie “ordinaire” qu’iels avaient pu rencontrer par le passé, et qui revenaient là en se sentant en sécurité. Le nombre d’alliés, qui venaient alors soutenir l’événement et le banaliser en disant “c’est une convention, je viens jouer !” ; mais aussi le nombre de personnes que je pouvais croiser régulièrement en convention “généraliste” et qui pourtant se permettaient une nouvelle expérimentation ou expression personnelle et se revendiquaient enfin (plus) ouvertement et plus ou moins progressivement L, G, B ou T (ou + 🙂 )…

Ce n’est pas une convention “safe” parce que le safe absolu n’existe pas mais c’est une convention où le lieu en particulier (et la charte qu’on a écrite en 2017 que je sache la plus ancienne de ce type 🙂 ) rend légitime l’expression de douleur : tu m’as marché sur le pied, je dis aïe, tu le retires et tu t’excuses, je te dis que c’est pas grave, c’est bon l’incident est clos on continue de jouer.

Si j’ai finalement appris quelque chose c’est aussi que les haters nous ont fait la plus belle pub qu’on ait pu avoir en faisant un foin pas possible sur les réseaux sociaux. La première édition fut celle avec le + de succès pour le moment grâce à cet effet de comm. Et la communauté nous a défendus de très belle façon. Nous n’avions même pas besoin d’intervenir sur les réseaux sociaux car notre intention était parfaitement comprise.

Bref une belle leçon aussi c’est que je crois que ces sujets gagnent vraiment à être visibles dans les milieux “grand public” et que c’est comme ça que ça peut avancer, et pas en restant uniquement dans des bulles de personnes déjà convaincues ou déjà culturellement acclimatées

Merci de partager cela !

Tu as créé plus récemment l’association Ludiqueer, toujours à Rennes. Quelle vie a t elle en ces temps confinés ?

Oui effectivement c’est l’asso qui porte désormais la Queervention, qui se passe toujours au sein du centre LGBTI+ mais n’est plus organisé qu’en partenariat avec cette asso, trop généraliste pour un tel événement. Ludiqueer veut faciliter l’accès aux cultures ludiques aux personnes qui pourraient vivre des discriminations ; veut lutter contre les discris au sein des cultures ludiques ; et organiser des événements réguliers en ce sens. Pour cela en temps de confinement nous devons nous adapter. Nous avons créé un serveur discord où nous pouvons papoter 🙂 mais aussi organiser des parties, que ce soit de jeu de rôle, de jeu de plateau (virtuel 🙂 ), de jeu vidéo. Le tout dans cette ambiance bienveillante et non-jugeante que l’on peut aussi retrouver à la queervention chaque année. C’est ouvert à tou-te-s

Tu nous a dit avoir un passé riche en jeu de rôles à distance. Qu’as tu expérimenté ?

J’ai été pendant une dizaine d’années joueuse, puis conceptrice, codeuse, animatrice et administratrice de communautés de jeu en ligne. Nous avions dans le meilleur des cas codé des interfaces en php pour faire du jeu de rôles. Parfois c’était plutôt par forum mais en codant des utilitaires à côté et en se servant de feuilles de calcul excel. 😱 Pangea, Zehiram, Vents du Destin, Soleil Rouge, L5Astrat, sont des exemples de jeux auxquels j’ai joué ; et j’ai administré/codé/conçu (au moins en partie) Cybercity 2034 (v4), Second Eveil (v2), L’ombre de la licorne, pour ne citer qu’eux. Ce dernier est ma dernière expérience et la plus marquante car elle était issue d’un scénario de “guerre des trônes” que nous avions écrit à 4 mains pour une convention ; dans sa version en ligne nous avons permis à 150 joueuses et joueurs en simultané à jouer des princes et princesses d’Ambre qui complotent, s’allient, se trahissent, voyagent en Ombre et font leurs petits royaumes dans leurs coin. Il y avait un très fort système social directement codé dans le jeu. C’était une expérience particulièrement intense et éprouvante. Plus récemment j’ai eu l’occasion de jouer à un jeu épistolaire qu’on a nommé Place du Palais Royal. Nous nous écrivions des lettres dans une ambiance versaillaise du XVIIe. Nous nous sommes amusé-e-s à écrire à la plume et à mettre des cachets de cire. J’ai même parfumé une lettre pour un amant (quel dommage que le joueur ne s’en soit rendu compte que trop tard 😉 ).

Merci beaucoup, c’est inspirant !

Question finale de cette petite interview : en tant que membre du jury qu’attends-tu des jeux de ce concours ?

J’attends à la fois la diversité dont je parlais tout à l’heure, mais aussi la cohérence forte qui permet à l’expérience d’émerger. Je souhaite être surprise, bouleversée, stimulée. Je veux avoir des jeux auxquels j’ai envie de jouer, sur lesquels j’ai envie de passer du temps en dehors du jeu, parce qu’ils me donnent envie de m’y consacrer même quand je n’y joue pas, parce que leur système est raccord avec ce qu’ils veulent transmettre.

Merci beaucoup Selene pour cette petite interview !

Avec grand plaisir. Désolée d’avoir débordé. 🙂

Et pour avoir rejoins notre fine équipe 🙂

Mon sentiment maintenant est de trop peu, tes réponses me donnent envie de bien plus de questions. Merci encore !

Articles recommandés

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *